L’animisme négro-africain : l’exploitation poétique et l’idéologie écologiste comme un au-delà de l’adoration
Métou Kané et Hermand Abel Dedo
Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire
Citer cet Article
Kané, M. et Dedo, H.A. (2025). L’animisme négro-africain : l’exploitation poétique et l’idéologie écologiste comme un au-delà de l’adoration. p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e, 8.
Résumé
Les sociétés africaines, pour la plus part, ont été des sociétés d’oralité bien que l’écriture ait été pratiquée pour la première fois en Afrique. En faisant fi de cette écriture, les peuples africains se sont mués en une civilisation orale ; c’est-à-dire un univers culturel dans lequel la parole est le maître-mot de la transmission de la connaissance. L’un des domaines privilégiés de cette prédominance de la parole est bien l’animisme. Expression de croyances ancestrales que les Négritudiens utilisent à des fins émancipatrices, l’animisme négro-africain porte, de notre point de vue, une dimension écologiste, socle de partis dont foisonne, de nos jours, l’univers politique mondial.
Mots clés
La parole, l’animisme, la transmission, des fins émancipatrices, une dimension écologiste
EN GUISE D’INTRODUCTION
Dans l’Afrique dite traditionnelle, l’écriture a été reléguée au second plan pour ne pas dire abandonnée. En optant pour la civilisation orale, le continent noir à construit toute sa conduite existentielle autour de la parole ; devenant ainsi une terre de la parole ; et son peuple, le peuple de la parole. Une telle de conception de parole, pour le peuple noir s’adosse à une acception divine. C’est cette idée que l’ethnologue et historien malien Amadou Hampâté Bâ résume en ces termes : « Dans les civilisations orales, la parole EST l’homme. » (Bâ 1972 : 25). Telle que définie, la parole se présente comme l’expression métaphorique de l’homme ; un substitut de l’être. Et la parole, telle que présentée, gouvernera la quasi-totalité des activités humaines dans toute société d’oralité. Le domaine de la croyance n’en est pas exempté. C’est le cas, par exemple, de l’animisme. Nul ne doute que l’animisme relève de la croyance et qu’il aura, dans un contexte particulier, été comme vecteur de littérature. Aujourd’hui plus que jamais, l’animisme négro-africain mérite d’être réévalué au regard de l’avènement de nouveaux concepts ; les écologies, les verts, entre autres.
Sur cette base, il se pose à nous la question de savoir la manière dont l’animisme négro-africain posait déjà les jalons de l’idéologie écologiste, socle, de nos jours, des partis écologiques foisonnant.
En nous aidant des critiques stylistique et sociocritique au moyen desquelles nous analyserons des œuvres poétiques africaines, nous mettrons en exergue l’animisme négro-africain, d’abord comme lieu d’une adoration, ensuite comme substance littéraire et l’intention sous-jacente à cette littérarisation et, enfin la dimension écologiste qui le sous-tend.
- Regard sur la notion d’animisme dans l’univers négro-africain
Trois notions cohabitent dans l’intitulé de ce sujet. Ce sont les notions d’animisme, d’adoration, de poétisation et d’écologie. La présence de l’adoration à côté de l’animisme paraît plus évident, même si l’évident n’existe pas. De même, il est choquant d’y lire la notion de poétisation. Ce qui paraît, au contraire, sortir de l’ordinaire, donc par-là moins évident, c’est la présence de la notion d’écologie. Dans la présente section de cette réflexion, il s’agira d’éclairer chacune de ces notions tout en explicitant la pertinence de leur cohabitation.
1.1 Du principe de base de l’animisme négro-africain
L’animisme est une croyance ; mieux, une religion. Comme toutes religions, il plonge ses racines dans la foi. Si nous admettons que la foi est la pierre angulaire des croyances et, par-là, des religions, alors il est important d’en élucider la sémantique sans oublier ses impacts sur les pratiques religieuses.
À la différence de la science, la foi relève de la métaphysique, de l’irrationnel. Elle est difficilement démontrable au moyen de données cartésiennes. En d’autres termes, ce qui implique la foi intègre l’ordre d’une certaine manière d’une persuasion individuelle face à des faits que le cœur accepte sans que le cerveau en soit convaincu. C’est pourquoi, écrit Amadou Hampaté Bâ :
La foi place l’homme devant un mystère dont il pressent l’existence, dont il peut ressentir la grandeur, et dont il peut, parfois, soit spontanément, soit à la suite d’une longue discipline religieuse, découvrir et goûter la mystérieuse Présence, sans qu’une loi physique extérieure puisse peser, disséquer et expliquer ce phénomène. Une loi quantitative extérieure et purement physique a-t-elle jamais pu expliquer le mystère de l’Amour ? (Bâ 1972 : 56)
Ce pressentiment, le Négro-Africain en est traversé face aux choses de la nature ; créations dans la nature.
Pour le peuple négro-africain, peuple de civilisation orale à l’origine, la parole comporte un pouvoir de création. Cette idée lui est parvenue par le biais de facteurs conjugués : les cosmogonies, les religions dites révélées. En effet, qu’il s’agisse du Christianisme ou de l’Islam, tous s’accordent à dire que c’est par la puissance de la parole que Dieu aurait créé l’univers. Mention en est faite dans La Sainte Bible : « Que la terre soit et la terre fut. » Il en est de même pour Le Coran que l’ethnologue malien Amadou Hampaté Bâ rappelle dans la section sur le syncrétisme réligieux de son ouvrage intitulé Aspects de la civilisation africaine : « Qun faya qun. »
En conséquence, la parole, dans les sociétés négro-africaines, occupe une place de choix en raison de son pouvoir de création originel. Pour ce faire, la parole précède toutes les activités relevant de la compétence de l’être humain et dans lesquelles l’être humain y trouve son intérêt. Cela atteste d’une conception métaphysique que le Négro-Africain a de la parole. Les propos de l’ethnologue malien Amadou Hampâte Bâ sont, à cet effet, révélateurs :
Dès l’instant où un être est doué du verbe, quel que soit son degré d’évolution, il compte dans la classe des grands privilégiés, car le verbe est le don le plus merveilleux que Dieu ait fait à sa créature.
Le verbe est un attribut divin, aussi éternel que Dieu lui-même. C’est par la puissance du verbe que tout a été créé. En donnant à l’homme le verbe, Dieu lui a délégué une part de a puissance créatrice. C’est par la puissance du verbe que l’homme, lui-aussi, crée. Il crée non seulement pour assurer les relations indispensables à son existence matérielle, mais aussi pour assurer le viatique qui ouvre pour lui les portes de la béatitude.
Une chose devient ce que le Verbe lui dit d’être. Dieu dit : « Sois ! » Et la créature répond : « Je suis » … (Bâ 1980 : 125-126)
Lorsqu’est faite cette clarification sur la parole – vecteur de création – il s’en suit l’idée d’aborder la notion d’animisme telle que nous la percevons dans le cadre de ce travail. En d’autres termes, la question qui mérite d’être posée et que nous nous posons à juste titre est : Qu’est-ce que l’animisme dans l’univers culturel négro-africain ?
1.2 De l’acception de l’animisme négro-africain
Des amalgames ont cours sur le sujet. À cet effet, nous assistons à des prises de position visant à rabaisser l’animisme dans l’unique de le galvauder. Pour ce faire, les adeptes dévots d’une telle posture, l’animisme reste du fétichisme. Si l’intention première de cette thèse était de saper les fondements de cette croyance, elle reconnaît en l’animisme un dénominateur commun à toutes les religions ; qu’elle soit révélée, populaire ou pas. En effet, chaque religion comporte cette part de fétichisme dont la manifestation la plus palpable est le culte. De toute évidence, une telle position sur l’animisme est à mettre en rapport avec un contexte concurrentiel entre les religions ; et plus précisément à l’instant de l’avènement des religions monothéistes : le Christianisme et l’Islam.
Un antagonisme qui sera source de nombreuses tragédies. Ainsi, pour un dieu dit d’ « Amour », le sang coulera à flot lors de guerres qualifiées de saintes. Une guéguerre pour s’attirer la sympathie d’une bonne partie de la population humaine. C’est à la lumière de cette analyse que le point de vue de Maurice Delafosse, sur le sujet, nous paraît intéressant au regard de sa pertinence :
Dans les rites et dans les formules, on observe une confusion, qui paraît quelquefois voulue, entre la divinité tellurienne et la divinité ancestrale. Cette confusion, doit nous donner la clef de la nature exacte des concepts religieux des nègres et justifie le nom d’«animisme » qu’on leur donne généralement aujourd’hui. Ce terme paraît convenable, à condition d’entendre par là la croyance à l’existence d’âmes de même essence dans tous les êtres, inanimés en apparence aussi bien qu’animés… (Delafosse 1925 : 13)
À la lecture de ce passage, nous retenons que l’animisme est une religion en raison de ses similitudes avec les autres pratiques de croyance. Toutefois, notons que l’objectif de ce travail n’est pas de définir ou de déterminer des conceptions de la notion d’animisme. Cette réflexion se fixe plutôt pour objectif de démontrer que l’animisme négro-africain comporte une dimension écologiste. Pour parvenir à nos fins, il est important d’en élucider les modalités fonctionnelles ; autrement dit, les instances qui sont sujets à adoration.
L’élément principiel de l’animisme est la foi. Point besoin de revenir sur cet aspect que nous avons déjà abordé précédemment. Pour le Négro-Africain, l’univers est régie selon des lois émanant d’un Être Suprême ; d’où la pertinence de cet extrait :
L’homme noir africain est un croyant né. Il n’a pas attendu les Livres révélés pour acquérir la conviction de l’existence d’une Force, Puissance-Source des existences et motrice des actions et mouvements des êtres. Seulement, pour lui, cette Force n’est pas en dehors des créatures. Elle est en chaque être. Elle lui donne la vie, veille à son développement et, éventuellement, à sa reproduction. (Bâ 1972 : 119)
Cette croyance en un Divin Suprême façonne son rapport avec les autres composantes de l’écosystème. Ce rapport, pour le moins sain, concourt à conférer à l’homme africain une intelligibilité. Sur cette base, il fait preuve d’humanité et se caractérise, par-là, comme un être capable d’apporter sa modeste contribution à la civilisation mondiale. Une opportunité dont se servent les Négritudiens dans leur lutte contre la colonisation.
- De l’animisme comme enjeu d’une poétisation politique
À y voir de plus près, la poétisation de l’animisme négro-africain, fut-il dans un contexte politique et littéraire, est, en elle-même, une forme d’adoration. Et pour le moins qu’on puisse dire, cette poétisation résonne comme un fétichisme culturel. À cet effet, Jean Derive est assez explicite : « Le choix dans la sacralisation de certains éléments de l’univers est parfois guidé par des préoccupations idéologiques propres. » (Derive 1979 : 72)
Étant donné que la colonisation a prospéré sur la base de la négation de l’humanité du Noir, c’est à ce niveau que les lettrés, intellectuels et militants du mouvement négritudien concentrent aussi leurs forces de destruction des préceptes coloniaux. Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire sont des poètes typiques de cet élan.
2.1 L’animisme dans la poésie de Senghor
Pour l’écrivain sénégalais et chantre de la Négritude, Léopold Sédar Senghor, la destruction des stéréotypes coloniaux passe par la restauration, mieux la valorisation de la culture noire. La croyance, pour lui, participe cet élan. C’est la raison profonde qui pousse Senghor à exalter l’animisme africain. Une pratique culturelle dont le masque constitue l’une des manifestations tangibles ainsi qu’il est donné à lire dans ces vers :
Masques ! O Masques !
Masques noir masque rouge, vous masques blanc-et-noir
Masques aux quatre points d’où souffle l’Esprit
Je vous salue dans le silence !
Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion.
Vous gardez ce lieu forclos à tout rire de femme, à tout sourire qui se fane
Vous distillez cet air d’éternité où je respire l’air de mes Pères.
(Senghor 1990 : 24)
Les trois premiers vers de cet extrait mettent évidence la place privilégiée que le poète consacre aux « Masques ». L’anaphore, en dépit de sa valeur d’insistance, fait du masque l’élément qui cristallise les attentions. De fait, le masque en devient la thématique principale attestant de ce que la croyance animiste négro-africain est allusion faite à diverses instances : Dieu, figures divinisées, composantes de la flore aussi. Autant, les chrétiens implorent Dieu, Senghor, quant à lui, invoque les masques qui, de son point de vue, sont investis des capacités à sauver l’humanité. Ce vers-ci en est une illustration : « Vous distillez cet air d’éternité où je respire l’air de mes Pères. » Le sacré chez Léopold Sédar Senghor a tendance à prendre le contrepied des considérations chrétiennes en la matière. Pourtant, le poète est, en plus de l’enfance négro-africaine, un pur produit de l’éducation chrétienne comme le rappelle Jean Derive :
Senghor, pour nègre qu’il se donne, a été d’abord instruit par les pères, et par conséquent nourri de culture occidentale, et tout particulièrement de tradition judéo-chrétienne. Cette première phase de son éducation a profondément marqué sa sensibilité, et affermi une tendance au mysticisme qu’avaient peut-être déjà éveillé certains aspects panthéistes de sa culture originelle. (Derive 1979 : 67)
Cette attitude, pouvant être considérée, d’un point de vue chrétien et islamique, comme un associationnisme, s’inscrit chez Léopold Sédar Senghor dans une dynamique de décolonisation. De cette manière, il dénonce la complicité flagrante qui aura prévalu entre le Christianisme dans la conquête coloniale européenne en Afrique et dans le reste du monde. Il nous suffit de parcourir, à cet effet, cet extrait :
Gagné aux idées européennes, le jeune prince [Kamehamela II] décida d’abolir la religion ancestrale. […] Bien entendu, quelques années après, les Hawaiiens accueillaient à bras ouvert les missionnaires chrétiens… La suite est connue. Elle appartient à l’histoire. En tout cas c’est là l’exemple le plus simple et le plus complet que l’on connaisse d’une subversion culturelle préparatoire de l’asservissement. Et alors, je le demande, est-ce cela, cette renonciation d’un peuple à son passé, à sa culture, est-ce cela que l’on attend de nous ? » (Césaire cité par Ossito 1996 : 143)
Le choix de Léopold Sédar Senghor de brandir l’animisme négro-africain apparaît, pour ainsi dire, comme une réponse assumée à l’interrogation de Césaire ; mais dans une large mesure, comme un contrepoids au Christianisme. Il ne s’agit donc pas d’une quelconque mécréance comme le penseraient certaines confessions religieuses susmentionnées. Une telle attitude se donne à voir comme une prise de position idéologique au nom de laquelle le poète dénonce une coalition – Christianisme-Colonisation – qui a dévasté leur peuple ; leur race.
2.2 La valorisation de l’animisme dans la poésie d’Aimé Césaire
Dans leur approche de l’ennoblissement de la race noir face aux déboires de la colonisation, il leur fallait mener de front une lutte à plusieurs variantes : politique, certes, mais culturelle, essentiellement. Et ce combat culturel allait de pair avec la réaffirmation des valeurs ancestrales. Le totémisme césairien participe de cet élan ainsi que le poète martiniquais nous le démontre :
O serpent dos somptueux enfermes-tu dans ton onduleuse lanière l’âme puissante de mon grand-père ?
Salut à toi serpent par qui le matin agite la belle chevelure mauve des manguiers de décembre et pour qui la nuit invention du lait dégringole de son mur ses souris lumineuses
Salut à toi serpent cammelé comme le fond de la mer et que mon cœur nous détache de vrai comme prémisse du déluge
(Ossito 1999 : 44)
En lisant attentivement ces quelques vers extraits de ……, le serpent, de toute évidence, est présenté par Aimé Césaire comme la réincarnation de ses Ancêtres. Ainsi, l’invocation du serpent que traduit l’anaphore – « Salut à toi serpent » – est perçue comme une adoration des mânes des Ancêtres ; ces êtres chers qui sont partis pour l’au-delà et qu’il ne reverra plus jamais. Une sorte de fatalité à nul pareil que corrobore l’expression : « mon cœur nous détache de vrai comme prémisse du déluge. » Dans cette comparaison, apparaît, en filigrane, le caractère hypothétique d’une rencontre souhaitée. Et dans le mouvement ondulatoire du serpent, fait de majesté, Aimé Césaire se fait une idée d’une grandeur passée et semble se satisfaire d’une nostalgie comptée, rapportée. Le serpent, pour ce qu’il représente, devient un totem ; un interdit. Ce statut le préserve de la furie des chasseurs, des humains de sa tribu, de son ethnie, de son ethnie. Sur cette base, le totémisme participe de préservation de la faune.
Il ressort de cette analyse de textes en rapport avec la croyance animiste dans la poésie de Senghor et de Césaire que ces deux poètes vivifient la croyance africaine. Ainsi, par le truchement de l’animisme, présenté sous prisme des statuettes, des Mânes des Ancêtres, des totems, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Martiniquais Aimé Césaire, deux figures emblématiques de la Négritude, démontrent la contribution qualitative de l’animisme à la stabilité des sociétés négro-africaines. Cette croyance animiste ainsi que les vecteurs qui la sous-tendent, dénotent de son importance dans l’équilibre de l’écosystème et dans la préservation des composantes de cet écosystème.
- De l’écologisme comme une idéologie sous-jacente à l’animisme
Sur la question du rapport de l’homme à son environnement qui implique la nature, de nombreuses postures ont été constatées. Entre encensement de l’homme à abuser de la nature et l’équilibre salutaire Homme-Nature, les orientations idéologiques ont parfois vacillé. Cela dit, nous restons persuadés que l’écologisme n’est autre qu’une idéologie visant la protection de la nature. Telle est la visée dans laquelle s’inscrit l’animisme négro-africain. Toute chose d’une connaissance profonde que Négro-Africain avait déjà, avant la pratique de l’écriture, des questions scientifiques. Les propos d’Amadou Hampaté Bâ en font foi :
La connaissance africaine est immense, variée, et concerne tous les aspects de la vie. Le « connaisseur » n’est pas un « spécialiste ». C’est un généraliste. Le même vieillard, par exemple, aura des connaissances aussi bien en pharmacopée, en « science des terres » (propriétés agricoles ou médicinales des différentes sortes de terre), en « science des eaux », qu’en astronomie, en cosmogonie, en psychologie, etc. On peut parler là d’une « science de la vie », la vie étant conçue comme une unité où tout est relié, interdépendant et interagissant. (Bâ 1972 : 22)
À la lumière de ce constat du Malien Hampaté Bâ, apparaissent les prémices écologistes dans l’univers culturel négro-africain. Du coup, tout porte à croire que l’écologisme, comme thèse fondatrice des politiques des Verts aujourd’hui en Europe, remonte à une époque très reculée dans les sociétés négro-africaines. Cependant, force est de constater que cette vision a souvent été contrariée par d’autres positions dans le monde occidental.
3.1 Quelques controverses sur l’idéologie écologiste
Au cours de l’Histoire, l’esprit écologique a connu de véritables mutations. Vacillant entre la possession de la nature et son respect, les thèses se sont succédé sans pour autant nécessairement s’accorder. Religieux et philosophes se sont invités dans le débat. Dans cet ordre, nous notons avec le Christianisme ce qui suit : « Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la, dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ». (La Sainte Bible, Genèse 1. 28 : 2). À la lecture de cette prescription biblique, injonction est faite à l’homme de dominer la nature.
La posture chrétienne à l’égard de la nature est fondamentalement matérialiste. Cette position a, sans doute, pu influencer certains penseurs occidentaux comme René Descartes. En effet, dans son célèbre ouvrage intitulé Discours de la méthode, Descartes écrit :
[…] connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent aussi distinctement que connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon aux usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes commodités qui s’y trouvent … (Descartes 2000 : 153)
Avec Descartes, la nature doit être exploitée pour satisfaire aux besoins matériels des hommes. Il s’agit bien-là d’une priorisation du matériel sur le spirituel ; du corps sur l’esprit. En clair, une réalisation à nulle pareille de la prescription biblique déjà mentionnée. Sur cette base, le rapport entre l’être humain et la nature semble plus de type verticale qu’horizontal. La domination étant le maître-mot.
Se situant aux antipodes des positions susmentionnées, la conception de Diderot paraît plus respectueuse de l’esprit fondateur des partis écologistes actuels. En effet, écrit-il : « Tout tient dans la nature. Il n’y a qu’une substance dans l’univers, dans l’homme, dans l’animal […] c’est le point clef, que chaque élément de la matière, atome ou molécule, est doté de sensible. » La position de Diderot épouse l’esprit de la philosophie existentialiste négro-africaine qui pose l’homme comme étant en rapport harmonieux avec la nature et ses composantes.
3.2 L’existentialisme ; socle de l’écologisme chez le Négro-Africain
À ce niveau, il est très important de mettre en lumière la philosophie qui gouverne l’idéologie écologiste dans l’animisme négro-africain. C’est sur cette base qu’il sera plus aisé de comprendre la logique qui existe entre l’adoration – étape initiale de l’action animiste – et la finalité écologique que nous lui reconnaissons. Cette finalité écologiste s’appuie sur le rapport du Négro-Africain au monde alentour ; son univers. De notre point de vue, une telle philosophie mérite d’être explicitée.
3.2.1 Pour une essence philosophique existentialiste
Est-il encore besoin de le rappeler ? L’Afrique a longtemps été une civilisation orale avant l’arrivée des colons européens. Pour autant, les Négro-Africains avaient une claire conscience de ce que la nature était nécessaire à leur existence. Pour ce faire, ils se sont fixer une règle de conduite, une philosophie de vie qui intégrait le respect du monde alentour ; c’est-à-dire leur environnement, la nature y comprise, comme partie intégrante de leur capital vie. Amadou Hampaté Bâ nous éclaire sur cette philosophie de vie :
La notion d’unité de la vie s’accompagne de la notion fondamentale d’équilibre, d’échange, et d’interdépendance. Mais, qui contient en lui un élément de toutes choses existantes, est appelé à devenir le garant de l’équilibre du monde extérieur, voire du cosmos. Dans la mesure où il réintègre sa vraie nature […], l’homme apparaît, dans le monde, comme l’axe appelé à préserver la multiplicité de tomber dans le chaos.
Ainsi, de la bonne ou mauvaise conduite des rois ou des chefs religieux traditionnels, dépendra la prospérité du sol, le régime des pluies, l’équilibre des forces de la nature, etc. (Bâ 1972 : 17)
Ce que nous retenons de passage n’est rien d’autre que l’idée selon laquelle la connaissance, le savoir ne sont en rien l’émanation de l’écriture. Au demeurant, elle n’est pas l’apanage d’un seul peuple. Ce qui nous fonde à dire que le savoir est indépendant non seulement de la géographie, mais de la race aussi. C’est donc à juste qu’Amadou Hampaté Bâ poursuit :
Le fait de n’avoir pas d’écriture ne prive pas pour autant l’Afrique d’avoir un passé, et une connaissance. Comme le disait mon maître Tierno Bokar : « L’écriture est la photographie du savoir, mais elle n’est pas le savoir lui-même. Le savoir est une lumière est en l’homme. Il est l’héritage de tout ce que les ancêtres ont pu connaître et qu’ils nous ont transmis en germe, tout comme le baobab est en puissance dans la graine. » (Bâ 1972 : 22)
Le Négro-Africain, par le truchement de sa conception de l’équilibre écosystémique émanant de sa connaissance de l’existence des êtres et de leur interdépendance, se convainc de l’existence d’un Être suprême. L’animisme devient le moyen par lequel il entre en contact avec cet Être. Cette croyance implique des canaux dont l’usage porte, en lui-même, les indices de l’idéologie écologiste.
3.2.2 L’écologisme sous le prisme de l’animisme négro-africain
Perçue comme l’une des manifestations tangibles de croyances ancestrales, l’animisme négro-africain prend en compte plusieurs aspects. D’aucuns voudraient le séduire à une simple adoration d’objets sculptés : des statuettes, entre autres. Il ne s’agit là que d’une perception simpliste ou restrictive de cette notion. La conception négro-africaine de la nature est bien plus profonde et va au-delà de cette vision que nous qualifions de superficielle. Le Noir est à l’écoute de son environnement. Et, pour le moins qu’on puisse dire, il fait corps avec lui dans une énergie communicative qui pousse Amadou Hampaté Bâ à écrire ce qui suit :
Entouré d’un univers de choses tangibles et visible : l’homme, les animaux, les végétaux, les astres, etc, l’homme noir, de tout temps, a perçu qu’au plus profond de ces êtres et de ces choses résidait quelque chose de puissant qu’il ne pouvait décrire, et qui les animait.
Cette perception d’une force sacrée en toutes choses fut la source de nombreuses croyances, […] L’ensemble de ces croyances a reçu le nom d’« animisme » de la part des ethnologues occidentaux, parce qu’effectivement le Noir attribue une âme à toute chose, âme-force qu’il cherche à se concilier par des pratiques magiques, et parfois par des sacrifices. (Bâ 1972 : 119-1120).
En réalité, le Négro-Africain n’imagine pas son univers sans les êtres alentours. Pour lui, les êtres vivants sont dans une relations d’interdépendance qui permet à chacun et à chacune de vivre jusqu’au terme de temps d’existence. Les vies se complètent dans une harmonie exemplaire qui fait de l’arbre, par exemple, l’essence de la subsistance humaine. Conscient de ce fait, le Noir, pratiquant l’animisme, voue aux créatures, vecteurs de sa relation avec le Divin créateur, un culte qui les protège. Cette protection perçue comme l’émanation du Sacré qui fonde le culte, précédemment évoqué, dépeint sur le milieu qui abrite l’objet où est officié le culte. Amadou Hampaté Bâ est, à cet effet, on ne peut plus explicite :
Si la force sacrée […] habite ainsi les créatures présentant une correspondance analogique avec une qualité du Sacré-très-haut, elle peut aussi être comme « appelée » dans un tel ou tel objet, ou endroit, à la suite d’une opération de consécration de la part de l’homme ; par exemple lieux sacrés, statuettes « chargées », masques rituels, ou outils servant au « maître du couteau » (sacrificateur aux dieux). Pour ce dernier, ses outils rituels ne sont pas de simples objets mais des symboles qui, comme tels, sont en même temps des réceptacles de la puissance infinie de Mansa-See-Ba (Puissant Roi). (Bâ 1972 : 121-122)
Ainsi, diverses modalités fonctionnelles sont observables au cours des rituels animistes. L’animisme épouse, dans cette perspective, l’idée d’une invocation des mânes des Ancêtres ; c’est-à-dire des aïeux, grands-parents et parents qui sont partis pour l’au-delà. Et le poème intitulé « Souffle » est, à cet égard, révélateur :
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,
ils sont dans le sein de la femme,
ils sont dans l’enfant qui vagit
et dans le tison qui s’enflamme.
Les morts ne sont pas sous la terre,
ils sont dans les herbes qui pleurent,
ils sont dans le rocher qui geint,
ils sont dans la forêt, ils sont la demeure :
les morts ne sont pas morts.
(Diop cité par Senghor 1990 : 142).
Cette strophe du poème renferme, à elle seule, toute la nomenclature et l’essence de l’adoration animiste ; les lieux de cette adoration, voire les endroits privilégiés pour cette dernière. Il s’agit de créations dans la nature telles que l’eau, le rocher, la forêt. Le temps verbal – le présent de l’indicatif – donne au sentiment d’unité de la tribu en dépit de la différence de lieu et de statut. Ainsi, l’anaphore – « ils sont … » – renforce cette idée de connexion spirituelle qui fonde l’essence même des libations, modalité fonctionnelle première de l’adoration animiste. En admettant que l’esprit des Ancêtres se meut dans ces composantes de la nature, cela implique leur respect. Du même coup, l’écosystème apparaît comme le temple de l’adoration animiste. Or, tout Temple, pour les fidèles, est, par essence, un endroit sacré. La sacralité de l’objet ou du lieu où est pratiqué le culte rejaillit sur la faune et la flore qui l’entourent.
Pour les sociétés négro-africaines ou l’écriture a été reléguée au profit de l’oralité, les termes de forêts classées, de réserves, voire même de parcs nationaux, relèvent de l’abstrait. Le Sacré, engendré par l’adoration animiste, suffit à convaincre et imposer le respect au risque des malheurs encourus. En d’autres termes, si une forêt doit être préservée de la culture ; une rivière de la pêche ; tous doivent en savoir les raisons profondes. Ces raisons pour lesquelles ces lieux sont laissés exclusivement pour le culte sont transmises de générations en générations. Amadou Hampaté Bâ nous édifie sur le sujet :
Parmi ces intermédiaires entre le divin et l’homme, les quatre éléments fondamentaux de la nature – feu, air, terre et eau – jouèrent un rôle prépondérant. Mais le plus proche et le plus efficace des intermédiaires est encore l’ancêtre : l’ancêtre fondateur du village, ou l’ancêtre de a tribu, parce qu’un lien secret de sang le relie à sa descendance male, tandis qu’un lien de cordon ombilical et de lait le relie à sa descendance par les femmes. (Bâ 1979 : 117)
Ainsi, se transmet la croyance ancestrale qui devient du même coup une tradition. Et c’est de cette façon que reste vivace le rituel animiste en dépit de l’avènement des religions dites révélées – Le Christianisme et L’Islam – prônant l’unicité de Dieu. Ces religions précitées corrompent la nature pour se construire. Et c’est un secret de polichinelle. Pour preuve, églises et mosquées sont deux édifices emblématiques de ces deux religions. Pour arriver à bâtir ces dits édifices, la flore est mise à contribution dans la structure de ces bâtiments. Les fidèles s’emploient à détruire la nature pour satisfaire leur confort. En réalité, il s’agit bien d’une satisfaction d’un bien-être des fidèles car le culte peut s’effectuer en parfaite adéquation avec la nature environnante sans qu’il ait nécessairement une action agressive des êtres humains sur la biodiversité.
Contrairement à ces religions précitées, l’adorateur animiste entre en complicité avec la nature dans le respect profond des différents éléments de l’écosystème. Toute la constance philosophique du Négro-Africain est à lire à l’aune de cette complicité qui préserve la faune et la flore des actions dévastatrices des humains. De notre point de vue, telle est l’essence de l’idéologie écologiste.
Eu égard ce développement, nous sommes fondés à affirmer que l’animisme négro-africain comporte, à bien des égards, les fondamentaux de l’idéal écologiste avant l’avènement de mouvements politiques ayant, aujourd’hui, pris fait et cause pour la défense de l’environnement.
EN GUISE DE CONCLUSION
Nous ne saurions mettre un terme à notre réflexion sans en souligner les aspects fondamentaux qui méritent que nous nous y attardons. Ainsi, il convient de retenir que l’animisme présenté, par de nombreuses considérations comme nocif, dégradant, à la limite, dévalorisant. De notre point de vue, il ne s’agit, là, que d’une perception erronée de la pratique animiste. Il est, à cet effet, indiqué de relever à toutes fins utiles que l’animisme se présente comme la croyance originelle du continent africain et dans les sociétés négro-africaines ; ce, avant l’avènement des religions qualifiées de révélées que sont le Christianisme et l’Islam. En tant que telle, l’animisme peut être considéré, sans exagération aucune, comme la religion ancestrale du Noir.
Au-delà de son statut de primauté de pratique sur les autres, l’animisme reste une pratique respectueuse de l’écosystème. Et c’est cette dimension que nous lui reconnaissons qui constitue l’essence de cette réflexion. À la pratique, l’animiste fait preuve d’une connaissance approfondie de l’environnement qui l’entoure. Sur la base de cette connaissance, il retient que la nature est douée d’une vie qui assure son renouvellement. Ainsi, comme l’être humain, les composantes de la composantes de dame nature – la faune et la flore, s’entend – sont dans un constant renouvellement. Pour le Négro-Africain, cette vie qui se régénère est nécessairement portée par une force qui mérite respect et considération. Partant de ce postulat, il développe une croyance qui prend la faune et la flore pour canaux pour s’adresser à une Force Suprême ; qui, selon lui, gouverne tout l’écosystème. La faune et la flore deviennent, pour l’animiste, des éléments à considérer en raison de leur importance dans son rapport à l’Être Suprême.
Et vu que le Négro-Africain est d’une civilisation orale ; c’est-à-dire une civilisation qui ne privilégie pas l’écriture, alors la pratique animiste prospère, avec toutes les caractéristiques de l’idéologie écologiste, sans qu’en soit donné une terminologie écologiste au sens européen du mot. De ce point de vue, l’animisme négro-africain apparaît comme l’ancêtre des mouvements et partis connus aujourd’hui en Europe.
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