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Acte sans paroles de Dominique Dupuy

Ivan Magrin-Chagnolleau

Acte-sans-paroles© Jean-Baptiste Almodovar.

Suspendu dans le temps

J’ai pu assister en mai dernier à la reprise d’un spectacle que je n’avais pas pu voir l’année d’avant lors de sa création. Il s’agit d’Acte sans paroles de Samuel Beckett dans une mise en acte de Dominique Dupuy. Ce dernier était assisté dans son entreprise par Éric Soyer (scénographe et créateur lumière, qui travaille souvent avec Joël Pommerat), par Wu Zheng (danseur chinois qui l’a aidé dans cette mise en acte, et qui a interprété dans le passé plusieurs pièces de Dominique Dupuy) et par Françoise Dupuy (qui l’a conseillé sur les costumes).

La pièce de Beckett décrit par des didascalies une série très minutieuse d’actions à effectuer par l’interprète. Il n’y a aucune parole. Seulement des actions. Et c’est par les actions que le sens de la pièce se fabrique.

Dominique Dupuy a fait le choix très intéressant de faire faire toutes ces actions une première fois par Tsirihaka Harrivel, artiste de cirque trentenaire d’origine malgache, puis une seconde fois par lui-même, danseur octogénaire. Cette juxtaposition de ces deux versions, très différentes l’une de l’autre, crée une dynamique très intéressante. Cela crée également un questionnement sur l’âge du corps et ses capacités motrices et expressives en fonction de l’âge. Cette juxtaposition crée aussi un phénomène de retour sur le passé, de nostalgie. On ne peut en effet s’empêcher d’imaginer que les personnages de ces deux versions sont peut-être une seule et même personne à deux âges de la vie différents. La première version serait alors celle du souvenir et la deuxième celle du réel.

Chacune de ces deux versions nous emmène dans un univers très différent. Dans la version exécutée par Tsirihaka Harrivel, nous sommes au pays de la virtuosité, de l’exploit physique, de la magie de l’apesanteur parfois, ainsi que de la vitesse d’exécution. Dans la version exécutée par Dominique Dupuy, nous sommes dans la lenteur, dans la méditation, dans un rapport au corps qui témoigne d’un vécu, d’un lâcher prise, d’une grande sérénité, et d’un grand plaisir d’être là.

Ces deux versions s’enrichissent l’une l’autre. Elles entrent en résonance. Chacune magnifie l’autre. Finalement, c’est un peu comme si nous assistions à un dialogue entre ces deux personnages. Sauf qu’au lieu que ce dialogue ait lieu sous forme de questions et réponses, il a lieu sous la forme de deux monologues silencieux. Mais c’est comme si chaque personnage était conscient de ce que l’autre avait fait, ou allait faire, quand il s’exprime.

Par la magie de cette juxtaposition, le côté très épuré de la mise en espace, des costumes et des lumières, il nait une émotion qui grandit en intensité tout au long du spectacle, et qui laisse le spectateur très ému. Un très beau moment de théâtre, comme suspendu dans le temps.


Bio d’Ivan Magrin-Chagnolleau