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Présentation du numéro sur l’artiste chercheur

Ludivine Allegue & Ivan Magrin-Chagnolleau

English version.


Ivan Magrin-Chagnolleau : Ludivine, je suis ravi de démarrer l’aventure du journal p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e avec un numéro co-édité avec toi d’une part, et sur le thème de l’artiste chercheur d’autre part. Est-ce que tu peux me dire pourquoi ce thème de l’artiste chercheur te tient tant à coeur ?

Ludivine Allegue : J’ai eu l’occasion de travailler dans le cadre de la recherche intitulée Practice as Research (la pratique comme méthodologie de recherche) au Royaume-Uni. Cela fut une étape passionnante dans ma démarche de chercheur : enfin la place incontournable de la pratique artistique était envisagée dans le cadre de la recherche en art. Et elle l’était avec le but avoué de débloquer les financements  indispensables à sa mise en œuvre au sein des organismes de recherche. Et tout ce travail a porté ses fruits Outre-Manche.

La limite du concept est malheureusement qu’il circonscrit la création au cadre de la méthodologie et qu’il demeure extrêmement difficile d’intégrer le discours de l’artiste dans la recherche car la notion de méthodologie tend à exclure la part spéculative et purement poétique inhérente à la création. L’artiste demeure donc relativement exclu.

Il me semble que si l’on parvient à définir puis à établir un statut d’artiste-chercheur, il ne pourra plus s’agir de chercheurs qui « injectent » des pratiques artistiques dans leur méthodologie de recherche : on créera par ce statut le plein espace que doit occuper l’art au sein des universités et des organismes de recherche.

Geneviève Clancy disait que faire une thèse de doctorat, c’est poser une pierre dans le temple du savoir. Quand l’artiste pourra-t-il s’affranchir de la théorisation systématique pour poser sa pierre ?

Au-delà de ce que tu as probablement pu constater toi-même en tant qu’artiste au sein du microcosme de la recherche, je suis pour ma part curieuse de connaître la nature de ta volonté de consacrer ce premier numéro à l’artiste-chercheur: un manifeste? Est-ce que cela s’inscrit dans le cadre d’un objectif précis à long terme?

Ivan Magrin-Chagnolleau : En fait, la question se pose pour moi en des termes un peu différents. J’ai depuis longtemps pratiqué côte-à-côte recherche et création artistique. En effet, mon travail artistique a précédé de plusieurs années mon travail de recherche. Et quand j’ai commencé à faire de la recherche, c’était à la suite d’une formation reposant sur les mathématiques et les sciences physiques, et sur des thématiques beaucoup plus scientifiques, comme les technologies vocales ou le traitement du signal et des images, thématiques qui avaient donc a priori peu à voir avec l’art.

La première étape a consisté pour moi à prendre conscience que l’art prenait de plus en plus de place dans ma vie. Puis à réaliser que je pouvais peut-être faire de la recherche dans des disciplines ayant un lien plus étroit avec l’art, comme l’esthétique et la philosophie de l’art. J’ai donc entamé une reconversion thématique au sein du CNRS, ce qui m’a pris quelques années. Cette reconversion m’a amené à créer et diriger une équipe de recherche en esthétique de la performance et des arts du spectacle (EsPAS) au sein de l’institut ACTE (unité mixte de recherche entre l’université Sorbonne Paris 1 et le CNRS).

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me demander si il y avait une grande différence entre mes activités que j’appelais artistiques et mes activités que j’appelais de recherche. En me posant cette question, j’ai en même temps essayé de réduire la distance entre ces deux types d’activités. J’ai cherché à faire en sorte que mes activités de recherche et mes activités artistiques soient le plus en lien possible les unes avec les autres.

Je me suis alors rendu compte que je puisais indifféremment dans des articles et livres de recherche, dans des discours d’artistes, dans des œuvres artistiques, dans des colloques, etc. Je ne faisais en fait aucune différence entre recherche et pratique artistique quand il s’agissait de puiser de la connaissance pour faire avancer ma propre recherche (scientifique, artistique, personnelle).

C’est alors que j’ai eu l’idée, suite à des discussions avec plusieurs personnes de l’équipe EsPAS, de fonder une revue qui puisse accueillir à la fois des chercheurs et des artistes, chacun pouvant s’exprimer dans un format qui lui était propre. Le thème de l’artiste chercheur faisait donc sens pour ce premier numéro, comme une façon de poser d’emblée la question de la frontière entre recherche et pratique artistique. Ou plutôt, à mon avis, la question de la non-frontière.

Donc tu as raison de parler de manifeste et de projet à long terme. Manifeste, très clairement, dans la mesure où je ne crois pas vraiment à cette frontière, à cette séparation, même si le fait de la questionner constitue justement un sujet de recherche/pratique très intéressant. Projet à long terme également, car mon ambition est de pérenniser cette revue et d’en faire à long terme un lieu de rencontre permanent entre artistes, chercheurs, artistes chercheurs.

D’où ma question : Comment, à ton avis, peut-on réussir à rassembler autour d’un même projet (artistique, de recherche, éditorial) des chercheurs, des artistes, des artistes chercheurs, de sorte qu’ils puissent avancer et partager ensemble et trouver un langage commun ?

Ludivine Allegue : Je suis convaincue que le langage commun existe déjà en raison des natures spéculatives et expérimentales tant du processus créatif que de la recherche scientifique. Ce sont les critères d’évaluation de nos institutions qui doivent être ajustés.

J’entends par là que l’expertise et la connaissance acquises tout au long d’un processus créatif par un artiste doivent pouvoir être évaluées afin de pouvoir les intégrer au sein du corpus institutionnel, non pas en théorisant le travail consacré de l’artiste mais en reconnaissant et en intégrant l’expérimentation artistique au processus de recherche en soi.

C’est ce qui, en premier lieu, me semble nécessaire à la réunion des chercheurs, des artistes et des artistes-chercheurs. Dans le cas contraire, une inégalité flagrante s’installe entre l’artiste et le chercheur, puisque l’artiste dont le processus de création n’est pas envisagé comme générateur de connaissance dans le cadre d’une évaluation scientifique voit ignorer la substance même de sa recherche.

Je remarque que tu écris « artistes chercheurs » sans trait d’union alors qu’il est pour moi incontournable. Car il matérialise à mes yeux l’indissociabilité des démarches dans le cadre de ce statut spécifique, et le fait qu’elles s’interpénètrent en permanence. Mais il me semble que cela n’a pas toujours été le cas et que tu as également utilisé le trait d’union à un moment donné. Pourquoi avoir finalement choisi de ne pas l’intégrer ?

Ivan Magrin-Chagnolleau : Je renvois bien sûr le lecteur à ton article pour une discussion sur ce que tu appelles « L’inévitable trait d’union ». Pour ma part, j’utilisais en effet au départ le trait d’union, sans m’être vraiment posé la question, et sans doute parce que c’était plutôt l’usage entre nous à ce moment-là. Puis j’ai commencé à réfléchir à ce que cela impliquait pour moi de le mettre ou de ne pas le mettre. J’ai pensé que le trait d’union agissait d’abord comme un élément de juxtaposition visuelle, et je ne conçois pas pour ma part l’association des deux mots artiste et chercheur comme une juxtaposition (exactement comme vient de le faire la conjonction « et »).

J’ai aussi pensé que le trait d’union agissait comme un élément de séparation visuelle. Or, pour ma part, il ne s’agit pas d’être artiste et chercheur (ou chercheur et artiste). Il s’agit d’une autre réalité, d’une réalité réactive, c’est-à-dire où il y a un va-et-vient permanent entre les deux. En ne mettant pas le trait d’union, il me semble que paradoxalement cela fait de la chaine sémantique « artiste chercheur » un nouveau tout. C’est en tout cas comme ça que je souhaiterais qu’on interprète la perte du trait d’union en ce qui me concerne. Il m’a semblé que nous pouvions maintenant arriver à faire passer cette idée du tout sans le trait d’union et sans les guillemets autour, comme je viens de le faire, sans doute aussi parce que nous parlons de l’artiste chercheur depuis un moment maintenant, et que ce terme commence à passer dans le langage. C’est d’ailleurs aussi l’ambition de ce numéro.

Mais place maintenant à l’artiste chercheur, décliné à travers les contributions et les points de vue pluriels de tous les auteurs de ce numéro. Bonne découverte ! Et n’hésitez pas à nous contacter à editor@p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e.org pour toute question, remarque, ou simplement pour partager votre enthousiasme. Nous avons pris beaucoup de plaisir à assembler ce numéro pour vous et espérons que vous prendrez autant de plaisir à le lire, à le regarder, à le déguster !


ojo_levelLudivine Allegue (http://senso-comune.com/) est docteur en Arts et Sciences de l’Art de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Sa recherche se centre sur la peinture et les processus créatifs transversaux ainsi que sur la mémoire historique. Pendant plusieurs années, elle a travaillé avec le sculpteur Jaume Plensa. Elle a également été un chercheur associé au projet Practice as Research in Performance à l’Université de Bristol au Royaume-Uni (2005-06). Ses textes théoriques sur l’art sont publiés en anglais et en français. Son travail a été présenté et exposé en Europe, aux États-Unis et au Canada ainsi qu’en Asie.

Biographie d’Ivan Magrin-Chagnolleau