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Comédie pâtissière

Alfredo Arias

Pour citer cette contribution

APA : Arias, A. (2016). Comédie pâtissière. p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e , 3 (1-2). http://www.p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e.org?p=3203&lang=fr

Chicago : Arias, Alfredo. « Comédie pâtissière. » p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e 3, no. 1-2 (Printemps-Automne 2016). http://www.p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e.org?p=3203&lang=fr

MLA : Arias, Alfredo. « Comédie pâtissière. » p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e 3.1-2 (2016). http://www.p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e.org?p=3203&lang=fr


 

AL : Elle, Petrona, Argentine avec une main bénie pour les gâteaux. Pour affirmer son patriotisme, Petrona était une patriote, elle avait habillé son gâteau  Viva la Patria d’un fondant bleu ciel et blanc,  reproduisant les plis et les couleurs du drapeau argentin. Vous êtes née dans le nord de notre pays. Puis, dans votre jeunesse, vous avez été une fille du far west argentin.

PETRONA : Je transportais, pour mon mari comptable, d’importantes sommes d’argent dans des trains de nuit. Je dormais par terre, ma tête appuyée contre la valise contenant l’argent, et je cachais dans ma culotte un colt 45.

AL : Et la cuisine dans tout ça…

PETRONA : J’ignorais tout de la cuisine : un oeuf au plat était un mystère pour moi.

AL : Cherchant de nouveaux horizons, vous êtes descendue de vos montagnes vers la capitale. Une fois à Buenos Aires, vous êtes tombée dans les casseroles.

PETRONA : Toujours pour aider mon mari, j’ai suivi un cours de cuisine… et là, les portes des fours se sont ouvertes à moi.

AL : Les cuisinières à gaz vous ont propulsée vers la gloire.

PETRONA : Le four a été une révolution avec ses trois étages de cuisson : fort, moyen et tempéré, idéal pour la viande, le poisson et les desserts ; et puis le thermostat…

AL : Ah, le thermostat !…

PETRONA : … a rendu à la femme toute son indépendance, lui permettant de danser insouciante un charleston, ou bien jouer une partie de tennis.

AL : Votre époux, employé des postes, subit un accident dont il ressort handicapé. Les trottoirs de Buenos Aires sont parfois plus dangereux que les hautes plaines. Pressée par les nécessités du quotidien, vous avez trouvé votre avenir sur les écrans de la balbutiante télévision argentine. Votre programme était enveloppé par la fascinante mélodie du thème « Fascination » du compositeur italien Dante Pilade Marchetti.

Du four de Petrona, sortaient des mets bizarres et fantasques qui imitaient des choses de la réalité. De son gâteau La Ruche, émergeait anachroniquement un papillon en caramel transparent. Tandis que les ouvrières dévouées s’accrochaient avec obstination à la surface meringuée.

Sa Boîte à Couture pâtissière donnait envie de la déguster jusqu’à la dernière épingle, cachée par le couvercle en pâte d’amandes et agrémentée de roses aux épines comestibles.

Son sommet a été le Moïse. Ce gâteau restitue un landau recouvert de volants en fondant et saupoudrés de petites fleurs roses, blanches et bleu ciel. Cette pièce pâtissière est montée sur quatre roues, mais mieux vaut ne pas la bouger.

Son Manège fait naître le tournis. Prévoyante, Petrona conseille de coiffer le gâteau d’un toit en carton démontable pour éviter que les bougies d’anniversaire ne déclenchent un incendie qui laisserait une famille sans toit.


HORS CAMÉRA

PETRONA : Quand a eu lieu notre rencontre ?

AL : Il y a longtemps, dans l’espace de mon enfance qui s’étend entre la mort d’Eva Peron et la chute du régime de son mari, trois années plus tard.

PETRONA : Et dans quelle localité est-ce que c’est arrivé ?

AL : Dans un quartier au sud du grand Buenos Aires.

PETRONA : Je n’y ai jamais mis les pieds.

AL : C’était un ensemble de maisons basses avec des vignes et des jardins. Tout cela a été démoli pour tracer un boulevard périphérique.

PETRONA : Le progrès doit ensevelir le passé.

AL : Ce qui est resté était totalement désespérant. Ces ruines donnaient envie de pleurer.

PETRONA : J’ai la larme difficile. Et toi tu habitais où ?

AL : Face à cette désolation, dans un chalet à l’américaine, construit par mon père.

PETRONA : Un visionnaire, ton père ! Il avait compris la force du géant américain.

AL : En attendant les travaux, sur les décombres des pavillons, s’était installé un bidonville. Entre le rêve américain de mon père et la réalité des démunis, s’ouvrait le gouffre où vivait le peuple argentin. Les voisins, pieds nus, s’approchaient de nos fenêtres pour regarder à la télévision les discours du président, le Général Peron. Mes parents déplaçaient l’appareil près des grilles.

PETRONA : C’était une façon de mettre Peron derrière les barreaux…

AL : Mon père s’opposait à tout ce qui venait du régime Péroniste.

PETRONA : Et ta mère ?

AL : Elle jalousait la blondeur de la femme du général. Mais elle n’osait pas se teindre.

PETRONA : Evita était brune, mais le halo doré de sa chevelure lui donnait déjà un air de sainte.

AL : Elle non plus n’était pas la bienvenue chez moi, même pas une image, même pas sa voix à la radio.

PETRONA : Et pourtant, tu l’adorais.

AL : Oui, je suis devenu en secret le pieux admirateur de sa luminosité.

PETRONA : Les femmes blondes étaient rares dans ces quartiers périphériques.

AL : En plus, elles craignaient l’eau oxygénée.

PETRONA : C’était le décapant idéal pour effacer les cheveux noirs.

AL : On disait que l’excès de ce produit avait pénétré dans le cerveau de la Ramona.

PETRONA : La Ramona ?

AL : Une pauvre femme du quartier qui, avec ses neurones peroxydés, a fini à l’asile de fous.

PETRONA : La capacité d’invention des gens modestes me rend parfois jalouse.

Al : Dans l’asile, j’ai vu de près une photo d’Evita pour la première fois, et là j’ai compris que c’était un être qui venait d’ailleurs, et que son mari ne la méritait pas.

PETRONA : Eva a échappé aux prévisions de son mari, elle est devenue la mère des pauvres, et lui le dictateur de ce peuple.

AL : Avec les draps, la Ramona improvisait la robe Dior d’Evita, et de sa fenêtre elle prononçait des discours décousus, que seuls les fous comprenaient. Une amélioration de leur état fut constatée. La Ramona, dans le rôle d’Evita, exerçait une fascination sur cette population de malades qui croyaient qu’Eva, avec son ineffable lucidité, avait cherché dans leur compagnie l’apaisement de son âme.

PETRONA : Et vous alliez souvent à l’hospice ?

AL : Une fois par mois. Ça ne dérangeait pas ma mère de me promener chez les malades, les agonisants ou même les morts. Par contre, un frisson de haine a parcouru son dos quand je me suis arrêté pour regarder l’affiche d’un film de gladiateurs avec Steve Reeves.

PETRONA : Alors, pour toi, être un enfant péroniste, c’était une forme de refuge qui te mettait à l’abri des furies de ta mère.

AL : Elle se méfiait du royaume blond d’Eva, de son pouvoir surnaturel qui pouvait rendre fou celui qui voulait la copier.

PETRONA : Tu vois, les gens stupides craignent la folie parce que la folie n’accepte pas la stupidité.

AL : Et la folie stupide ça existe ?

PETRONA : C’est la maladie des dictateurs.


DEVANT LA CAMÉRA

PETRONA : Je serais enchantée d’écouter les réussites culinaires de mes adeptes. Les succès de mes recettes.

AL : Au moins une.

PETRONA : Je pense à mes élèves comme à un escadron de soldats prêts à se battre avec leur ennemi juré : le four. Four vaincu, plat réussi. J’ai voulu donner à ces femmes un avenir digne et plein de breloques culinaires, pétries, enfournées, bouillies, frites, fouettées. En plus de leur rappeler les principes même de l’élégance quotidienne.

Voici mes suggestions.

AL : Lundi. Déjeuner. 

PETRONA :

Discrète tomate slave rapiécée au poivre et sel.

Chiffonnade Typhon des îles Caraïbes.

Œufs aux tripes bovines.

Fruits du marché, surtout frais !

Attention : le pourri peut se cacher derrière le frais !

 AL : Dîner.

 PETRONA :

Tomates farcies avec du double thon maritime.

Soupe à la crème laitière.

Ragoût de mouton sauvage.

Œufs Quimbo au cognac.

   AL : Indigestion assurée ! Mardi. Déjeuner.

  PETRONA :

Saucisse avec céleri sorcière et bombe de pommes de terre.

Soufflé de légumes rouges.

Fruits digestifs à la crème de cacao et à la purée de cacahuète.

 AL : Ecœurement à l’horizon ! Dîner.

PETRONA :

Soupe  » La mendiante aux légumes ».

Veau Marengo au Mambo.

Flan Portugais à la confiture de lait brûlée.

 AL : La nausée menace ! Mercredi.  Déjeuner.

 PETRONA :

Lasagnes à la sauce de chorizo.

Côtelettes aux épinards caramélisés.

Fruits du verger et de la bergère farcis aux amandes.

AL : Surabondance égal crise de foie. Dîner.

PETRONA :

Crudités nordiques glacées.

Cassolette à l’espagnole.

Filet de bœuf  tricolore à la française.

Crêpe cubaine à la rumba de rhum.

AL : Et à la fin de la semaine, une ambulance vous attend à votre porte.


HORS CAMÉRA

PETRONA : Bon, cet épisode du salon de thé marque peut-être la fin de ta torture.

AL : La fin de sa torture à elle, oui ! La mienne n’a fait que s’intensifier. L’aversion qu’elle ressentait pour mon père, elle la déversait sur le pauvre gamin que j’étais.

PETRONA : Alors, au téléphone elle a dit : j’en ai assez de vivre à côté des émissions de cuisine qui s’extasient devant un gosse. Il faut faire quelque chose. Il faut mettre un point final à ces manies, à sa façon d’aimer cette maudite pâtissière qui n’est pas un gâteau. Bref, ta mère aurait voulu avoir pour fils l’homme invisible ou plutôt l’homme insensible.

AL : Elle aurait aimé avoir un garçon. Un garçon pour en tomber amoureuse. Elle le méritait. Parfois, elle paraissait très belle, comme le jour du mariage de ma cousine Carmen, avec sa coiffure et sa robe en mousseline. Mais non, elle s’est condamnée à être moche, abandonnée, détestant son fils parce qu’il chérissait la pâtisserie fine et Evita Peron.

PETRONA : Elle était à deux pas de t’enfermer dans un hospice. Elle voyait en toi sa propre folie. Elle a fait tienne sa démence.

AL : Elle a réussi à m’enfermer.

PETRONA : Ah mon chéri, j’espère que tu ne me rendras pas responsable d’un tel désastre. Je suis venue au monde pour faire des gâteaux, pas pour envoyer des enfants à l’hôpital psychiatrique. En plus, je n’étais pas la seule figure féminine que tu aimais.

AL : C’est vrai, il y en avait une autre mais vous occupiez une place stratégique. Vous arriviez jusqu’aux recoins où s’exprimaient la solitude et l’angoisse de toute ménagère. J’entendais souvent l’eau du robinet de la cuisine recouvrir les pleurs de ma mère.

PETRONA : Tu as raison. Grâce à ton calvaire, je me rends compte à quel point je suis célèbre. Je suis célèbre parce que j’ai touché la plaie de ces dames auxquelles je voulais faire plaisir. Pardon, en tout cas je n’avais l’intention de blesser personne.

AL : C’est si difficile d’imaginer ce que j’ai dû vivre pour expier ma faute. Pour avoir exécuté votre gâteau à la confiture de lait en forme de tube de pâte dentifrice.

PETRONA : De mes recettes, ce n’était pas la plus facile !

AL : Une fois franchie la barrière d’entrée du lycée militaire où je devais resté enfermé pendant cinq ans, j’étais obligé de passer devant la vitrine de la salle d’anatomie. Des morceaux de corps humains flottaient dans des bocaux remplis de formol, à côté d’autres où des fœtus tournaient dans le liquide comme dans un manège.

PETRONA : Ce sinistre cortège t’attendait chaque dimanche pour escorter ta solitude d’adolescent.

AL : Après ces morceaux anatomiques, je traversais un jardin japonais, décor totalement déplacé dans ce contexte militaire, pour accéder finalement au dortoir de lits gigognes. Les cadets punis, privés de sortie, guettaient le retour des plus faibles, pour les humilier en leur rasant le pubis ou en leur infligeant un lavement de pâte dentifrice.

PETRONA : Ta mère a confié aux militaires la responsabilité d’effacer définitivement ta sensibilité, ton ambigüité.

AL : Pauvre maman. Elle croyait m’éloigner du désir des hommes pour les hommes et en fait…

PETRONA : Elle n’a fait que t’en rapprocher davantage. Comment lui raconter que le cadet qui te réveillait pour faire la garde de nuit le faisait nu, et avec l’arrogance de son désir frôlant ton visage ?

AL : Comment lui raconter que le cadet qui nous dirigeait nous montrait son sexe en érection, et que celui qui dormait au-dessus de mon lit, au milieu de la nuit, tendait sa main pour le masturber ?

PETRONA : Qui aurait pu croire que le curé du lycée avait introduit un groupe de folles théâtreuses, pour que ces « coquines » vous donnent des cours d’art dramatique. Et un dimanche, à ta grande surprise, le professeur t’a ouvert la porte de la salle de répétitions, une serviette éponge autour des reins alors qu’un de tes camarades sortait de la douche.

AL : J’aurais pu, malgré mon jeune âge, expliquer à ma mère que j’avais compris les règles du jeu qu’impose l’attirance d’un homme pour un autre.

PETRONA : Mais tu l’avais bien compris. Pour empêcher qu’on chasse un cadet pédé, tu as eu le culot de dire à un officier : « Ne le renvoyez pas, vous avez ici tous les remèdes pour le guérir ».

AL : Dieu m’a pardonné le mensonge. Tout ça n’étaient que des broutilles à côté de la haine et de la violence qu’exprimait la conduite de ces adolescents piégés dans le système militaire et qui, tombés dans cette embûche, cherchaient à devenir des adultes… des personnes. Votre présence dans ma vie m’a condamné et m’a sauvé du supplice concocté par ma mère parce que, dans ces moments désagréables passés dans la virile institution, venait souvent à mon esprit une de vos créations, et ce qui était pénible devenait absurde, dérisoire et même parfois drôle. J’ai toujours admiré votre capacité à travestir les aliments, je veux dire la réalité.

PETRONA : Moi j’ai transformé mes misères en gâteau et toi en masques de théâtre. La transfiguration de la matière a été le fil conducteur de mon œuvre culinaire. Parfois tes réflexions me font penser aux états capricieux du caramel. Souvent tu penses comme le fil de caramel mou. Quand, séparant les doigts, la boule de caramel devient un fil qui se casse. D’autres fois tu réfléchis comme le fil de caramel dur. Quand, écartant les doigts, le fil de caramel ne se casse pas. Aussi tu t’entêtes comme le caramel fondant. Quand il colle aux doigts. Ton esprit peut être très caramel en boule molle. Quand on peut donner à la boule la forme qu’on désire. Quelquefois tu préfères être comme un caramel dur. Quand la boule résiste à la pression des doigts. Et tu es souvent lucide quand, comme le caramel caramélisé, ta pensée se cristallise, prenant une couleur ambre foncée.


DEVANT LA CAMÉRA

AL : C’est vrai, mais c’est à ce moment-là que j’ai imaginé une scène de music-hall à partir de l’une de vos recettes. Vous savez : « La Poule enneigée ». Dans mon tableau, la vedette, d’une couleur cadavérique, porterait un costume en latex de poule décapitée, imitant parfaitement la chair de poule.

PETRONA : Et les pruneaux posés sur sa poitrine…?

AL : Seraient les boutons de son manteau d’hiver transparent, réalisés dans un matelas de soie.

PETRONA : Se trouverait-elle couchée sur un monticule de purée imitant la neige comme dans ma recette ?

AL : Oui, faite avec des confettis blancs. Dans les mains de la vedette, je mettrais votre éventail marin, confectionné avec des filets de poissons, et sa structure avec des pinces de langoustines.

PETRONA : Attention ! En dehors de l’assiette, il ne tiendrait pas.

AL : On le reproduirait en papier mâché. Les boys seraient habillés en épis de maïs et, pendant le numéro, ils enlèveraient ce costume pour dévoiler celui du saumon.

PETRONA : Exactement comme dans le plat où j’avais déguisé un saumon en épi de maïs.

AL : Merci, pour moi vous avez été une source d’inspiration… C’est pour cela qu’il y a trois ans, je vous ai dédié une exposition de vos gâteaux en céramique, au Musée Proa de Buenos Aires.

PETRONA : En réalité, j’ai cuisiné plus pour les yeux que pour le palais. C’est que j’ai un four mental très pictural…


Photos : Gustavo Di Mario.


Céramiques Gâteaux

Photos : Gustavo Di Mario.


Biographie d’Alfredo Arias