French

Série Inachevée

Jean-Claude Bonnet

Pour citer cette contribution

APA : Bonnet, J.-C. (2016). Série Inachevée. p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e , 3 (1-2). http://www.p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e.org?p=3145&lang=fr

Chicago : Bonnet, Jean-Claude. « Série Inachevée. » p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e 3, no. 1-2 (Printemps-Automne 2016). http://www.p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e.org?p=3145&lang=fr

MLA : Bonnet, Jean-Claude. « Série Inachevée. » p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e 3.1-2 (2016). http://www.p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e.org?p=3145&lang=fr


Ces textes font partie d’une petite série inachevée. Ils ont été écrits en 1970 alors que j’étais (au sortir de l’agrégation) un jeune «coopérant» à la Faculté des Lettres de Rabat au Maroc. J’avais, cette année-là, la grande chance d’avoir Roland Barthes comme collègue. Pleinement en accord avec l’air du temps, je faisais des cours sur «Philippe Sollers et la nouvelle critique» ou sur Francis Ponge. L’auteur du Parti pris des choses m’apprit essentiellement, et cela n’est pas rien, que la langue appartient à tout le monde et que l’on peut en jouer à sa guise. Ce que je fis dans des textes qui ne sont aucunement des pastiches mais une réponse aux prescriptions tellement émancipatrices de Ponge.

     Dix ans plus tard, je rencontrai Daniel Boudinet au sein de la revue Cinématographe. Je proposai à ce grand photographe (qui fut celui du Barthes par lui-même et de La Chambre claire) de collaborer dans un livre : je devais compléter ma série de petits textes commencés au Maroc qu’il illustrerait par des natures mortes. J’allai le voir dans son impressionnant atelier de la Butte aux cailles pour lui montrer quelques textes et parler photographie, et l’accord fut conclu. Malheureusement, il devait disparaître prématurément. Sa mort fut une immense perte pour la photographie comme en témoigne le fonds impressionnant de ses œuvres tant en portraits qu’en paysages, en intérieurs ou en clichés urbains de nuit.


Les moules

Elles se vendent au litre dans les cuvettes boueuses du poissonnier. Passées à l’eau, elles reprennent leur noir brillant de plumage.  La cuisson est à la fois leur épreuve et leur éclosion. Mouettes brunes qui fleurissent en compagnies, elles baillent alors aux corneilles. Ces brassées ombrageuses d’yeux crétois – ou égyptiens – s’ouvrent sur un iris jaune colza, et parfois d’un orangé douteux. Il est temps d’écosser ce buisson que couronne un petit nuage à odeur de bas fond.

     Quelques unes ne consentent qu’à s’entrebâiller dans une fente mi-figue mi raisin. Une isolée parfois, rétive et indéfectible, reste coite. Rien à faire contre cette résistance passive. Vous n’avez aucune prise sur ce poing fermé. Autant réveiller un mort. Si vous persistez, vous crèverez comme une noix cette tirelire dégoûtante. Mais alors elle est immangeable.

     Les autres, relâchant leur défense, s’offrent dans un mortel abandon. Leur ouverture est leur défaite. Il suffit pour les gober de séparer de leurs pétales ces yeux jaunes qu’orne un liseré de cils. Privées de leur conque et de la tignasse ensablée du byssus, plus solide qu’une ficelle, ces chétives déshabillées perdent toute tenue et ne sont plus que de pauvres molles : fèves d’eau, pois de senteur maritimes.

     Farcies, elles imitent mal l’escargot qui n’est pas de leur parenté. On les sert aussi en gratin sur un lit d’épinards. Cette masse anonyme et invertébrée se présente alors comme une platée de reins minuscules ou de chewing-gums recrachés. Plus au sud vous aurez sur l’écrin jaune d’une paëlla quelque spécimen énorme, dressé comme une huître perlière, et qui bée en castagnettes.

     Vieux jouet au rencart, les coquilles finissent avec un peu de chance en souvenirs vernissés évoquant plutôt le cimetière que leur origine marine.


La meringue

Ce déchet de plâtre n’offrant aucune promesse à l’œil risque de rejoindre aussitôt les gravats. Il faut oser s’agacer les dents sur le vernis d’apparence dure qui a la forme d’une houppe ou d’un accroche-cœur. Parfois, ce sera votre os de seiche, un misérable stuc qui explose et finit en poussière. Quittez alors la mauvaise surprise de cette poudrière pour un gâteau frais et même encore chaud d’un feu intérieur.

    Son teint laiteux et brillant d’île grecque est à convoiter de près. Ce petit gâteau couleur de médina, je le veux aujourd’hui arabe, avec les grains d’une amande concassée dans sa chair.

     Ne laissez pas déraper la dent sur ce glacis qui ne fond jamais. Ouverte, fendue verticalement d’un seul coup (je parle d’une petite meringue croquembouche, de celles qui peuvent rappeler mauvaisement les déjections d’un chat malade), voici la salle d’une grotte avec sa voûte.

     Si elle sort du four, vous aurez sur la langue la lave qui bout encore, un magma sucré qui est le cœur délicieux du gâteau.


Biographie de Jean-Claude Bonnet